
Jean-Yves Couliou est Breton, à 100%. Il est né à Landerneau en 1916 ; son père était de Moëlan-sur-Mer, sa mère de Riec-sur-Bélon. Tout jeune il se passionna pour le dessin, manifestant déjà des tendances qui devaient orienter toute une vie de recherches esthétiques et picturales : attachement au réel,, goût de l'expression et de l'utilisation des matières. Après des études secondaires, il est élève de l'Ecole des beaux Arts de rennes puis de l'Ecole Nationale des Arts Décoratifs de Paris et de l'Ecole Nationale des beaux - Arts. Il sera professeur de dessin. La guerre, 5 ans de captivité en Allemagne, de brefs passages en poste à Mont-de-Marsan, à Tulle, l'éloignement de sa patrie bretonne ; il y revient en 1949, professeur au lycée de Lorient, qu'il ne quittera plus jusqu'à sa retraite en 1976.
Il est aussi fondamentalement peintre que breton ; il a pu s'inspirer de paris, durant ses études, du Sud-Ouest en ses premiers postes, céder à la séduction de Venise, mais c'est la Bretagne, toujours la Bretagne qui est son thème d'élection. Sa vision en est d'une originalité unique ; car s'il en ressent le charme artistique si caractéristique, s'il en vit profondément l'âme mystérieuse et mystique, il lui impose, en toute création artistique respectueuse, sa conception de l'art de peindre. Fidèle à ses premières impulsions d'enfant, confortées par des expériences personnes aux Ecoles des Beaux Arts, développées et enrichies pas l'exercice de l'enseignement, il trouve dans le traitement des matières picturales l'élément essentiel de la représentation de la nature et de la mise en valeur de l'expression dans la technique à l'huile. Il redécouvre le réel dans la texture même des objets naturels, butine longuement et amplement dans le domaine des empreintes, et des années durant s'en inspire pour réaliser des œuvres qui représentent tous les caractères de l'abstraction, ; et avec quelle richesse, quelle beauté !
Dirions-nous que c'est une peinture réaliste ? Certes oui, si l'on veut bien convenir que le réalisme en soi n'apporte qu'une délectation élémentaire, et que pour accéder au niveau de la véritable création artistique, il ne constitue qu'un pallier ; et qu'on ne prétende pas le dépasser par des effets faciles, tels que le flou, cerne, expressionnisme artificiel, audaces tonales, etc. ... les maîtres du passé ont su, lui gardant sa noblesse, en faire la base de styles très divers et éminents par l'originalité et la signification. Ils l'ont fait parce qu'ils étaient grands, dans l'exécution comme dans la pensée, parce qu'ils étaient entraînés par l'amour de la peinture et un sentiment intense de participation à la vie de la nature à travers l'humble motif.
Dans le plein épanouissement de son art, Couliou possède et domine ces qualités éternellement communes à la vraie et grande peinture. Il en a l'amour, comme celui de la Bretagne. Il a pu, chose rare, édifier un style personnel reposant sur des solides réalités de métier et une grande pénétration spirituelle de la nature. C'est ce que, dans son ample diversité, cette exposition doit offrir aux amateurs, qui seront conscients de l'originalité de cet apport nouveau dans l'univers de l'art.
Robert VRINAT

Yves Doaré, carnets d'atelier : l'antre de l'art ou la nature terreuse des étoiles
Il n'est jamais facile de qualifier l'œuvre d'un artiste, et l'exercice s'avère ardu lorsqu'on considère le travail d'Yves Doaré qui, en raison même de son extrême singularité, se dérobe volontiers à toute classification. D'une manière hâtive mais néanmoins commode, on le dit attaché au principe d'une figuration onirique et fantastique. Soit. Quoi qu'il en soit, nous avons au moins une certitude: Yves Doaré est un artiste à carnets. C'est de nos jours une espèce plutôt rare. Cette matière première, étonnante par son foisonnement, attirante par le désordre de ses accumulations et de ses répétitions est constituée d'une cinquantaine de carnets couvrant une période de quarante ans - du début des années 70 jusqu'à nos jours - et contenant tout à la fois des croquis réalisés sur le vif, des études préparatoires, des notes de lecture et des réflexions théoriques. Par ses sujets foisonnants, parmi lesquels la représentation anatomique occupe une place essentielle, par ses références à une iconographie savante, cette matrice bouillonnante méritait qu'on s'y attarde.
De là est né un projet de livre qui à son tour, au fil des mois, est devenu presque naturellement un projet d'exposition. L'évidence de la genèse d'un projet créatif soudainement révélait, imposait la nécessité de confronter les carnets au regard des œuvres achevées pour dévoiler le maillon des formes, ce qui précède et tient lieu d'aboutissement. La présence des carnets, au contact direct des gravures et des peintures, oblige notre regard à des allers-retours incessants. De ces pérégrinations vagabondes et des ces interactions multiples, des carnets aux œuvres achevées, il résulte une lecture dynamique, celle du "procès" de la création. Ces carnets sont une manne presque inespérée si l'on songe au discrédit qui touche aujourd'hui la discipline et l'exigence du dessin car ils nous immergent dans l'antre de l'art et nous donnent l'impression fiévreuse et haletante, par un mélange curieux d'impudeur et de curiosité, de suivre au plus près la venue de l'œuvre. Ils distinguent progressivement, de la matière informe, de la gangue grossière, ce qui par décantation s'abstrait et participe à la construction de l'œuvre. C'est ce que nous avons appelé la nature terreuse des étoiles, car il nous a semblé que les carnets et les œuvres partageaient une commune substance. Inversement l'œil avisé discerne aussi la friche et les rebuts, les apories de l'art. Il y est sensible car il y pressent l'expression d'une formativité permanente, d'un art qui se cherche en se faisant. Indéniablement ces carnets sont « conservatoires et heuristiques ». C'est là, dans cette "niche", que se terrent les clefs de l'œuvre.
Enfin, de cette juxtaposition nous attendons aussi une révélation : les carnets constituent une esthétique à part entière. Ils montrent une écriture particulière qui, chez Yves Doaré, porte des accents contradictoires, et révèlent un rapport aimant et furieux au monde et à l'image. Ces exercices pratiqués quotidiennement, répétés obstinément, expriment une utopie, la quête d'une forme inaccessible, mais dont la saisie semble être retardée par l'artiste lui-même, comme s'il se complaisait dans cette quête. C'est d'ailleurs là que réside l'originalité des carnets : ils montrent une forme indécise, ouverte. Une forme rétive, brutale et spontanée qui refuse d'adopter la redingote de l'art, la contrainte policée et normative de l'œuvre achevée.
Yvon Le Bras.

Bernard Clarisse, mode d'emploi par lui-même Un rituel, probablement d'origine payenne, consiste à crucifier les taupes le long des fils barbelés dans la campagnes normandes où je réside. Cette tradition, pour le moins barbare, a attiré très tôt mon attention.
En 1985, la bête chtonienne devient le sujet de ma peinture. Le thème est trop littéral ou allusif. Je cherche d'autres voies à explorer. Je me tourne alors du côté de Millet, des peintres de Barbizon, de Van Gogh aussi. Tous représentent des scènes de paysans : laboureurs, bêcheurs et autres médecins de la Terre.
Dans le même temps, comme par un don des Dieux, je lis le chapitre consacré au fils d'Apollon, Asklépios dans "Les grandes divinités de Grèce", par Pierre Lévêque et Louis Séchan (Armand Colin, 1990) et j'y trouve en outre ce passage page 327 : "Une ultime confirmation de l'identité originelle entre Asklépios et la taupe serait fournie par la tholos d'Epidaure. On sait que, sous l'édifice classique, avait été conscré un labyritnthe archaïque fort mystérieux que l'on a cherché à expliquer de tant de manières diverses et imprévues. En réalité, il s'agirait là d'une taupinière, conçue à la fois comme le tombeau et le séjour souterrain du Dieu, et l'on a même pu avancer que la révélation concernant Asklépios Dieu-taupe était au centre de la religion d'Epidaure."
Ma voie picturale est comme pour ainsi dire tracée, et elle est illustrée par plusieurs orientations distinctes mais convergentes. Cette voie constitue une part importante de mon travail :
Des aspirations « objectives » de la taupe, animal lié au culte du dieu grec Asklépios, constituent le parcours originel de mon travail.
Un second ensemble regroupe les relectures de pièces dixneuvièmistes consacrées aux scènes paysannes (araires, bêches, binettes etc... qui sont l'équivalent du scalpel)
Une troisième série comprend des œuvres dont le motif central (scènes paysannes ou vanités) est altéré, « moisi », comme un clin d'œil aux premiers travaux photographiques. Ce motif se détache sur un fond immaculé, creusé de galeries, signatures omniprésentes de mon œuvre.
Dans le quatrième ensemble s'inscrivent sur la toile des grammes hellènes empruntés à Pindare ou Hippocrate. Ce sont des sortes de stèles altérées par la bête chtonienne.
Un autre ensemble consiste à intégrer des éléments architectoniques sculptés, dorés à la feuille, qui semblent rejetés par les entrailles du tableau.
Des plans anciens de cités dont les profondeurs recèlent des traces archéologiques sont exhibés avec minutie sur la toile, au centre, un motif sépia : une vanité, nous rappelle notre mémoire.
Enfin, des portraits anonymes et/ou connus sont figurés. Ils sont nommés dans une échancrure qui voudrait les soigner des maux de l'humanité avec quelque mot dûment choisi : incurable, mégalomane ...
Bernard Clarisse